Puis-je agir sur le fondement de la garantie décennale alors que les désordres ont été réservés dans le procès-verbal de réception ?
- Joris Morer

- 13 juil.
- 6 min de lecture
Vous avez émis des réserves lors de la réception de vos travaux comme par exemple des fissures, défaut d'étanchéité, menuiseries défaillantes. Le constructeur n'a jamais repris les désordres, le délai d'un an de la garantie de parfait achèvement est passé, et vous vous demandez si la garantie décennale peut prendre le relais. La réponse de principe est non : un désordre réservé à la réception est un désordre apparent, et la garantie décennale ne couvre que les vices cachés.
Mais ce principe connaît une exception décisive : lorsque le désordre ne s'est révélé dans toute son ampleur et ses conséquences qu'après la réception. Toute la bataille judiciaire se joue sur cette distinction. Voici ce qu'il faut savoir.
Le principe : la garantie décennale ne couvre que les vices cachés à la réception
La règle est constante en jurisprudence : le maître d'ouvrage ne peut pas rechercher la responsabilité décennale du constructeur au titre d'un désordre apparent à la réception à plus forte raison s'il a fait l'objet d'une réserve.
La logique est la suivante :
les désordres apparents et réservés au procès-verbal relèvent de la garantie de parfait achèvement (article 1792-6 du Code civil), pendant un an ;
les désordres apparents non réservés sont purgés par la réception : le maître d'ouvrage est réputé avoir accepté l'ouvrage en l'état et perd tout recours (Cass. 3e civ., 9 octobre 1991) ;
seuls les désordres cachés à la réception, atteignant le seuil de gravité de l'article 1792 (solidité compromise ou impropriété à destination), relèvent de la garantie décennale.
La Cour de cassation l'a formulé sans ambiguïté : les désordres faisant l'objet de réserves lors de la réception ne sont pas couverts par la garantie décennale mais par la garantie de parfait achèvement. C'est pourquoi la réserve, protectrice à court terme, peut se retourner contre vous à long terme si vous laissez expirer le délai d'un an de la GPA sans agir.
L'exception clé : le désordre qui se révèle dans toute son ampleur après la réception
C'est la porte d'entrée vers la décennale et elle est bien établie. Le maître d'ouvrage peut agir sur le fondement de la garantie décennale lorsqu'il est établi que les désordres ne se sont révélés, dans toute leur ampleur et leurs conséquences, que postérieurement à la réception (Cass. 3e civ., 3 décembre 2002, n° 00-22.579).
Concrètement : un désordre peut avoir été visible (et même réservé) à la réception, mais sous une forme qui ne laissait pas présager sa véritable gravité. Si son ampleur réelle (atteinte à la structure, infiltrations généralisées, impropriété à destination) ne s'est manifestée qu'ensuite, il peut être requalifié en désordre décennal.
Exemples typiques :
une microfissure esthétique réservée à la réception, qui évolue en fissure structurelle traversante ;
un léger défaut de fonctionnement réservé, qui révèle ensuite un vice de conception généralisé ;
une humidité ponctuelle signalée, qui se transforme en infiltrations rendant le logement inhabitable.
Dans ces situations, ce n'est plus le même désordre juridiquement : ce qui était apparent, c'était le symptôme pas le vice dans sa gravité décennale.
Attention : la jurisprudence récente est devenue exigeante
La Cour de cassation a nettement durci son appréciation ces dernières années. Deux arrêts illustrent cette rigueur.
L'arrêt du 16 novembre 2017 (n° 16-24.537) : des fissurations de façade avaient été réservées à la réception, avec la mise en place immédiate d'un contrôle de leur évolution. Pour la Cour, cette précaution traduisait la conscience d'une atteinte à la structure au-delà du seul aspect esthétique. Le désordre était donc apparent dans son ampleur, et la décennale a été écartée.
L'arrêt du 25 mai 2023 (n° 22-10.734, publié) va encore plus loin. Des réserves avaient été émises sur l'étanchéité à l'air des menuiseries. Des infiltrations d'eau sont apparues ensuite. La Cour a jugé que les désordres, bien que de nature évolutive, étaient « en germe et prévisibles dans leur ampleur et leurs conséquences dès la réception ». Le défaut d'étanchéité à l'air signalé emportant nécessairement un défaut d'étanchéité à l'eau. Résultat : désordres apparents, décennale exclue, alors même que l'expert judiciaire avait conclu que leur ampleur n'était pas connaissable à la réception.
L'enseignement est clair : le simple caractère évolutif d'un désordre réservé ne suffit plus. Il faut démontrer que sa gravité décennale était imprévisible au jour de la réception.
Qui supporte la charge de la preuve ?
C'est un point déterminant, tranché par la Cour de cassation dans un arrêt publié du 2 mars 2022 (n° 21-10.753) : c'est au maître d'ouvrage de rapporter la preuve que le désordre dont il demande réparation sur le fondement décennal était caché à la réception ou ne s'est révélé dans son ampleur que postérieurement.
En pratique, cette preuve passe presque toujours par une expertise judiciaire (référé de l'article 145 du Code de procédure civile), qui devra établir :
la nature exacte du désordre actuel et son degré de gravité (atteinte à la solidité ou impropriété à destination) ;
la différence entre ce qui était visible à la réception et ce qui s'est manifesté ensuite ;
le caractère imprévisible, au jour de la réception, de l'ampleur finale du désordre.
La rédaction des réserves initiales pèse lourd dans ce débat : des réserves très détaillées, mentionnant un suivi de l'évolution, peuvent paradoxalement démontrer que vous aviez conscience de la gravité et fermer la porte de la décennale.
Comment s'apprécie le caractère apparent ou caché du désordre ?
L'appréciation se fait selon deux critères cumulatifs, constamment rappelés par la jurisprudence :
en la personne du maître d'ouvrage qui a signé le procès-verbal et non d'un professionnel. La Cour de cassation retient que les maîtres d'ouvrage profanes, qui ne sont pas des professionnels de la construction, ne peuvent pas déceler un vice « particulièrement technique », même si sa manifestation concrète était observable (Cass. 3e civ., arrêts de 2005 à 2023) ;
au jour de la réception : pas au jour de la vente ni de la prise de possession.
Cette appréciation « in concreto » est plutôt favorable aux particuliers : un vice dont seul un professionnel aurait compris la portée technique reste juridiquement caché, même si ses symptômes étaient visibles.
Quelles stratégies selon votre situation ?
Le délai d'un an de la GPA n'est pas expiré
Agissez immédiatement sur le fondement de la garantie de parfait achèvement : mise en demeure précise, puis référé sous astreinte ou exécution par une entreprise tierce aux frais du constructeur. C'est la voie la plus sûre pour les désordres réservés, ne la laissez pas se refermer.
Le délai d'un an est expiré et le désordre s'est aggravé
Faites établir par expertise judiciaire que le désordre s'est révélé dans son ampleur décennale après la réception. Si la preuve est rapportée, la garantie décennale (10 ans) et l'assurance décennale du constructeur peuvent être mobilisées.
Le délai d'un an est expiré et le désordre est resté identique
La décennale est en principe fermée, mais tout n'est pas perdu : pour les désordres réservés à la réception, l'entrepreneur reste tenu sur le fondement de la responsabilité contractuelle de droit commun (Cass. 3e civ., 2 février 2017, n° 15-29.420). Ce fondement exige toutefois de prouver une faute du constructeur là où la décennale est une responsabilité de plein droit.
Pourquoi ce contentieux exige une stratégie juridique fine
Ce type de litige se joue sur des qualifications juridiques subtiles (apparent ou caché, en germe ou imprévisible, réservé ou révélé) dont dépendent le fondement de l'action, le délai applicable et l'assureur mobilisable. Une erreur de fondement peut conduire à l'irrecevabilité pure et simple de la demande, parfois après des années de procédure.
Un avocat en droit de la construction analyse le procès-verbal de réception et la formulation exacte des réserves, définit la mission d'expertise de façon à faire établir la révélation postérieure de l'ampleur du désordre, choisit le ou les fondements les plus solides (décennale, contractuel, biennale) et met en cause les bons assureurs dans les délais.
Un désordre réservé s'est aggravé après votre réception à Toulouse ou partout en France ?
Réserves jamais levées, désordre qui a évolué en dommage structurel, assureur décennal qui oppose le caractère apparent du vice : la qualification juridique du désordre détermine l'intégralité de vos droits. Valentine Rybak, juriste spécialisée en droit de la construction, et Maître Joris Morer, avocat au barreau de Toulouse, analysent votre procès-verbal de réception, engagent l'expertise judiciaire et défendent le fondement le plus favorable à votre indemnisation, partout en France.
Contactez le Cabinet Morer sans attendre : par téléphone au 06.23.36.88.03, par courriel à cabinet@morer-avocat.com ou via le formulaire de contact sur morer-avocat.com.



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