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Les frais d'expertise sont-ils remboursés en cas de victoire ?

  • Photo du rédacteur: Joris Morer
    Joris Morer
  • 16 juil.
  • 5 min de lecture

Vous avez avancé plusieurs milliers d'euros pour une expertise (désordres de construction, vice caché, préjudice corporel) et vous vous demandez si la victoire au procès vous permettra de récupérer cette somme. La réponse dépend d'une distinction que beaucoup de justiciables découvrent trop tard : tout dépend du type d'expertise.


Les frais d'expertise judiciaire sont des dépens, remboursés quasi automatiquement par le perdant. Les frais d'expertise amiable ou privée, eux, ne sont remboursés que si le juge l'accepte, au titre de l'article 700 et rarement en totalité.


Voici comment fonctionne ce remboursement et comment le sécuriser.


La distinction capitale : expertise judiciaire ou expertise privée


Avant toute chose, identifiez la nature de votre expertise, car son régime de remboursement en dépend entièrement.


L'expertise judiciaire est celle ordonnée par un juge (en référé (article 145 du Code de procédure civile) ou en cours de procès) et conduite par un expert inscrit, désigné par le tribunal, dans le respect du contradictoire.


L'expertise amiable ou privée (dite aussi « de partie ») est celle que vous commandez vous-même à un expert de votre choix (architecte, expert bâtiment, médecin-conseil) pour évaluer les désordres, préparer votre dossier ou contester les conclusions adverses.


La règle qui en découle est simple : seul l'expert agissant sur mandat du juge voit ses frais intégrés aux dépens. Tout le reste relève des frais irrépétibles.


Les frais d'expertise judiciaire : remboursés au titre des dépens


C'est la situation la plus favorable. Les frais d'expertise judiciaire constituent des dépens, en application de l'article 695, 4° du Code de procédure civile.


La conséquence est directe : en vertu de l'article 696 du même code, les dépens sont mis à la charge de la partie perdante, sauf décision motivée du juge. Le remboursement est donc quasi automatique pour le gagnant.


Concrètement, le mécanisme fonctionne en deux temps :


  • pendant la procédure, vous avez avancé la provision (consignation) fixée par le juge lors de la désignation de l'expert : c'est presque toujours le demandeur à l'expertise qui avance ;

  • au jugement, si vous gagnez, le tribunal condamne l'adversaire aux dépens : vous récupérez alors la totalité des sommes consignées pour l'expertise, telles que fixées par l'ordonnance de taxe de l'expert.


C'est l'un des rares postes de frais du procès dont le remboursement intégral est la règle en cas de victoire.


Les frais d'expertise amiable : un remboursement possible mais jamais garanti


Le régime est radicalement différent. Les honoraires d'un expert privé que vous avez mandaté vous-même ne figurent pasdans la liste limitative des dépens de l'article 695. La jurisprudence les qualifie de frais irrépétibles.


Leur remboursement passe donc par l'article 700 du Code de procédure civile, avec toutes les limites de ce mécanisme :


  • il faut le demander expressément dans vos conclusions : sans demande, aucun remboursement ;

  • le juge statue en équité, librement, sans barème ;

  • le remboursement est rarement intégral : le juge alloue une somme globale au titre de l'article 700 (honoraires d'avocat + expertise privée + autres frais), généralement comprise entre 20 et 50 % des frais réels engagés ;

  • le juge peut même refuser toute indemnité, notamment au regard de la situation financière de l'adversaire.


Une alternative existe dans certains contentieux : demander le remboursement de l'expertise amiable à titre de dommages-intérêts, lorsqu'elle constitue un préjudice directement causé par la faute de l'adversaire par exemple les frais d'expertise rendus nécessaires par des malfaçons. Cette voie, appréciée au cas par cas, peut permettre une indemnisation plus complète que l'enveloppe forfaitaire de l'article 700.


Le conseil stratégique : transformer l'expertise amiable en expertise judiciaire


Cette différence de régime a une conséquence pratique majeure pour votre stratégie contentieuse.


Si votre litige a vocation à être plaidé, il est souvent préférable de solliciter une expertise judiciaire en référé (article 145 du CPC) plutôt que de multiplier les expertises privées coûteuses :


  • ses frais seront récupérables en dépens en cas de victoire ;

  • son rapport a une force probante supérieure, car établi contradictoirement par un expert indépendant ;

  • la demande d'expertise judiciaire interrompt la prescription, précieux en matière de vice caché ou de garantie décennale.


L'expertise amiable garde son utilité en amont : évaluer rapidement la situation, appuyer une négociation, ou préparer la contestation d'un rapport adverse. Mais son coût doit être engagé en sachant qu'il ne sera peut-être que partiellement récupéré.


Les cas où le remboursement est réduit ou écarté


Même pour une expertise judiciaire, le remboursement intégral n'est pas systématique.


Plusieurs situations le limitent :


Les torts partagés


Si chaque partie succombe partiellement, le juge peut répartir les dépens (donc les frais d'expertise) entre les parties, dans les proportions qu'il détermine. Une victoire partielle peut ainsi laisser une fraction de l'expertise à votre charge.


La décision motivée du juge


Le juge peut, par décision motivée, mettre tout ou partie des dépens à la charge d'une autre partie que le perdant. C'est rare, mais possible.


L'insolvabilité de l'adversaire : le risque majeur


C'est le point le plus important en pratique, notamment en matière de construction. Si la partie condamnée est insolvableou placée en liquidation judiciaire avant le jugement, la condamnation aux dépens devient largement théorique : vous détenez un titre, mais le recouvrement est aléatoire. La partie qui a consigné supporte donc toujours un risque de trésorerie, à intégrer dans l'analyse coût/bénéfice avant de lancer une expertise lourde.


Comment sécuriser le remboursement de vos frais d'expertise ?


Quelques réflexes maximisent vos chances de récupération :


  • demandez systématiquement dans vos conclusions la condamnation de l'adversaire aux dépens, en ce compris les frais d'expertise judiciaire, et une somme au titre de l'article 700 couvrant l'expertise amiable et les honoraires d'avocat ;

  • conservez tous les justificatifs : ordonnance de désignation, justificatifs de consignation, ordonnance de taxe, factures de l'expert privé ;

  • chiffrez distinctement chaque poste dans vos écritures : une demande détaillée obtient davantage qu'un montant global ;

  • vérifiez votre protection juridique : de nombreux contrats prennent en charge les frais d'expertise, judiciaire comme amiable, dans leurs plafonds ;

  • évaluez la solvabilité de l'adversaire avant d'engager une expertise coûteuse : le meilleur titre exécutoire ne vaut rien contre un débiteur insolvable.


Ce qu'il faut retenir


  • Expertise judiciaire : frais qualifiés de dépens (article 695, 4° CPC) → remboursement quasi automatique et intégral par le perdant en cas de victoire ;

  • Expertise amiable ou privée : frais irrépétibles → remboursement possible mais partiel et discrétionnaire, via l'article 700 ou des dommages-intérêts ;

  • torts partagés, décision motivée du juge et insolvabilité de l'adversaire peuvent réduire ou anéantir le remboursement ;

  • la demande doit être expressément formulée dans les conclusions, rien n'est jamais automatique sans demande.


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