Peut-on vendre un bien en indivision sans l'accord de tous les héritiers ?
- Joris Morer

- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
La maison familiale héritée reste vide depuis des années. Les charges tombent chaque trimestre, mais l'un des héritiers refuse catégoriquement de vendre ou ne répond plus.
Vous vous demandez s'il est possible de vendre le bien sans son accord. La réponse est oui, et depuis la loi du 7 avril 2026, c'est plus accessible que jamais. Si le principe reste celui de l'unanimité, le Code civil offre plusieurs portes de sortie : vente à la majorité des deux tiers, autorisation judiciaire, vente d'urgence par un seul indivisaire, ou cession de sa propre part.
Voici le guide complet de toutes les solutions.
Le principe de départ : l'unanimité pour vendre
Commençons par la règle de base. La vente d'un bien indivis est un acte de disposition qui exige, en principe, l'accord unanime de tous les indivisaires (article 815-3 du Code civil). Un seul désaccord suffit, en théorie, à bloquer la vente.
Mais ce blocage n'est jamais définitif. L'article 815 du Code civil pose un principe fondamental et protecteur : « Nul ne peut être contraint à demeurer dans l'indivision et le partage peut toujours être provoqué. » Tout héritier peut donc, à tout moment, provoquer la sortie de l'indivision, au besoin par la vente forcée du bien. C'est ce principe qui ouvre les différentes voies décrites ci-dessous.
Solution 1 : La vente à la majorité des deux tiers (article 815-5-1)
C'est la voie la plus utilisée lorsque les héritiers favorables à la vente sont majoritaires. Il n'est pas nécessaire d'obtenir l'unanimité : il suffit que les indivisaires souhaitant vendre représentent au moins deux tiers des droits indivis.
Un calcul en droits, pas en nombre de têtes
Point essentiel : les deux tiers portent sur les parts détenues dans le bien, pas sur le nombre de personnes. Un héritier détenant 70 % des droits peut décider seul. À l'inverse, deux héritiers sur trois qui ne représentent ensemble que la moitié des droits ne suffisent pas.
La procédure étape par étape
Les indivisaires représentant au moins deux tiers des droits expriment leur intention de vendre devant un notaire, sans avoir à justifier les motifs de leur décision.
Le notaire signifie ce projet aux autres indivisaires par acte de commissaire de justice, dans un délai d'un mois, et le publie.
Les indivisaires minoritaires disposent d'un délai de trois mois pour se manifester. Attention : le silence des minoritaires ne vaut pas acceptation.
En cas d'opposition ou d'absence de réponse, le notaire dresse un procès-verbal de difficulté.
Les indivisaires majoritaires peuvent alors saisir le tribunal judiciaire, qui peut autoriser la vente à condition qu'elle ne porte pas une atteinte excessive aux droits des indivisaires minoritaires.
La nouveauté de la loi du 7 avril 2026 : cette procédure permet désormais non seulement la vente par licitation, mais aussi l'aliénation ou le partage du bien.
Solution 2 : L'autorisation judiciaire pour intérêt commun (article 815-5)
Si vous ne disposez pas des deux tiers des droits, une autre voie existe. L'article 815-5 du Code civil permet à un indivisaire d'obtenir du juge l'autorisation de passer seul un acte de vente lorsque le refus d'un cohéritier met en péril l'intérêt commun.
Cette condition est essentielle : il ne suffit pas que les héritiers ne soient pas d'accord. Il faut démontrer que l'opposition de l'un d'eux crée un préjudice réel pour l'ensemble des indivisaires :
un bien qui se dégrade faute d'entretien ;
des charges devenues insupportables pour les autres héritiers ;
une perte de valeur du patrimoine ;
l'impossibilité de rembourser des dettes successorales ou de payer les droits de succession.
Une fois l'autorisation obtenue, le notaire peut procéder à la vente. Il conserve le produit sous séquestre en l'absence d'accord unanime sur sa répartition.
Solution 3 : La vente d'urgence par un seul indivisaire (article 815-6 rénové)
C'est l'apport majeur de la loi du 7 avril 2026. L'article 815-6 du Code civil consacre désormais explicitement la possibilité pour un indivisaire d'obtenir, sur autorisation du président du tribunal judiciaire, la vente seul d'un bien indivis en situation d'urgence.
Avant la réforme, cette possibilité n'existait qu'en jurisprudence. La Cour de cassation l'avait admise dès 2013, mais elle reposait sur une base juridique fragile qui obligeait à engager de longues procédures. Désormais inscrite dans la loi, cette voie est beaucoup plus sûre et rapide : elle peut aboutir en quelques semaines en référé lorsque l'urgence et l'intérêt commun sont caractérisés.
À noter : le nouveau texte ne reprend pas expressément les notions d'urgence et d'intérêt commun comme conditions strictes, ce qui ouvre une marge d'appréciation au juge, désormais davantage orienté vers la recherche d'une solution efficace au blocage.
Solution 4 : Vendre sa propre quote-part sans l'accord des autres
Vous souhaitez sortir de l'indivision sans attendre le partage global ? Vous pouvez vendre votre propre quote-part (votre fraction de droits indivis) à un autre héritier ou à un tiers extérieur, sans avoir besoin de l'accord des autres.
Le droit de préemption des coïndivisaires
Attention : les autres indivisaires bénéficient d'un droit de préemption. Vous devez leur notifier votre intention de vendre par acte de commissaire de justice, en précisant le prix, les conditions de l'opération et l'identité de l'acheteur pressenti. Ils disposent alors d'un mois pour se porter acquéreurs aux mêmes conditions.
Si aucun coïndivisaire n'exerce son droit de préemption dans ce délai, vous êtes libre de vendre votre part à un tiers. L'inconvénient de cette solution : un acheteur extérieur de droits indivis est souvent difficile à trouver, et le prix obtenu est généralement inférieur à la valeur réelle du bien. Peu d'acquéreurs acceptent d'entrer en indivision avec des héritiers en conflit.
Solution 5 : Le partage judiciaire : l'ultime recours
Lorsqu'aucune autre solution n'aboutit, tout héritier peut demander le partage judiciaire devant le tribunal judiciaire du lieu d'ouverture de la succession. Il suffit d'un seul indivisaire pour l'engager.
Le tribunal désigne un notaire (parfois assisté d'un expert) pour évaluer le bien et organiser le partage. Si le partage en nature est impossible, le juge ordonne la licitation, c'est-à-dire la vente aux enchères publiques du bien, souvent à un prix inférieur au marché. Le produit est réparti entre les héritiers au prorata de leurs quotes-parts.
La loi du 7 avril 2026 a renforcé les pouvoirs du juge commis aux opérations de partage : il peut désormais trancher les contestations en cours de procédure et ordonner les licitations nécessaires, évitant que chaque désaccord ne donne lieu à une nouvelle procédure. La procédure dure néanmoins fréquemment entre 12 et 24 mois.
Les situations où la vente sans accord reste bloquée
Certaines protections demeurent et peuvent faire obstacle aux procédures accélérées :
La présence d'un héritier mineur : elle peut bloquer la procédure jusqu'à sa majorité, sauf autorisation du juge des tutelles.
La présence d'un majeur protégé (tutelle, curatelle) : elle nécessite des autorisations spécifiques.
Le démembrement entre usufruit et nue-propriété : si le bien est démembré, la procédure des deux tiers est en principe bloquée sans l'accord de l'usufruitier.
Ces exclusions protègent les personnes vulnérables et sont maintenues par la loi de 2026.
Quelle stratégie choisir selon votre situation ?
Le choix de la voie dépend de votre situation précise :
Vous détenez au moins 2/3 des droits → procédure de l'article 815-5-1 (majorité qualifiée), environ 5-6 mois, sans condition d'urgence.
Vous détenez moins de 2/3 mais le blocage cause un préjudice → autorisation judiciaire de l'article 815-5 (péril de l'intérêt commun).
Il y a une urgence caractérisée (bien qui se dégrade, dettes) → vente d'urgence de l'article 815-6 rénové, quelques semaines en référé.
Vous voulez juste sortir seul rapidement → cession de votre quote-part, sous réserve du droit de préemption.
Blocage total et durable → partage judiciaire, 12 à 24 mois au moins.
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