Qu'est-ce que l'indivision successorale et comment fonctionne-t-elle ?
- Joris Morer

- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
Un proche décède et laisse plusieurs héritiers. Du jour au lendemain, ces héritiers se retrouvent copropriétaires ensemble de la maison familiale, de l'appartement locatif ou du terrain sans que personne ne l'ait choisi. Cette situation porte un nom : l'indivision successorale. Contrairement à une idée reçue, on n'y « entre » pas par accord : on y tombe automatiquement dès l'ouverture de la succession.
Comprendre son fonctionnement, les droits qu'elle confère et les règles de décision qu'elle impose est essentiel pour éviter les blocages qui paralysent des dizaines de milliers de familles françaises chaque année.
Voici le guide complet.
Qu'est-ce que l'indivision successorale ?
L'indivision successorale est la situation juridique dans laquelle se trouvent plusieurs héritiers qui possèdent ensemble les biens d'une succession, sans que leurs parts respectives soient matériellement divisées. Elle est régie par les articles 815 et suivants du Code civil.
Concrètement, dès le décès et s'il y a plusieurs héritiers, le patrimoine du défunt entre automatiquement en indivision. Les biens appartiennent indistinctement à tous les héritiers (appelés indivisaires ou coïndivisaires) sans qu'aucun d'entre eux n'ait de droit exclusif sur un bien précis.
L'indivision n'existe que si les héritiers ont des droits de même nature sur un même bien. C'est le cas, par exemple, lorsque deux enfants héritent ensemble de la maison familiale.
Un piège fréquent à comprendre
Beaucoup d'héritiers pensent qu'ils « ont choisi » l'indivision. C'est faux. L'indivision est un état juridique imposé par la loi à l'ouverture de la succession, tant que le partage n'a pas eu lieu. On n'y entre pas par un accord, on y tombe automatiquement. Pour en sortir, il faut agir positivement : partage, vente, licitation ou cession de sa part.
Qu'est-ce que la quote-part de chaque héritier ?
Chaque indivisaire détient une quote-part sur l'ensemble des biens indivis, c'est-à-dire une fraction abstraite de droits, et non la propriété d'une partie physiquement identifiée du bien.
Par exemple, si trois enfants héritent à parts égales d'une maison familiale estimée à 300 000 euros, chacun détient un tiers des droits indivis, soit 100 000 euros de quote-part. Mais aucun des trois ne peut dire « cette chambre est à moi » : chacun possède un tiers de l'ensemble.
Chaque indivisaire a droit aux bénéfices provenant des biens indivis (comme les loyers d'un bien locatif) et en supporte les pertes, proportionnellement à sa quote-part.
Comment naît l'indivision et sur quels biens porte-t-elle ?
L'indivision successorale naît automatiquement au décès, dès que plusieurs héritiers acceptent la succession.
Elle porte sur une grande variété de biens immobiliers hérités :
les maisons individuelles et appartements en copropriété : cas les plus fréquents, qu'il s'agisse de la résidence principale du défunt ou d'un bien locatif ;
les terrains, constructibles ou non ;
les biens professionnels, parts de société ou fonds de commerce.
L'indivision ne concerne d'ailleurs pas uniquement les successions. Elle peut aussi résulter d'un achat en commun par un couple non marié, d'un divorce sans liquidation du bien commun, ou d'une donation à plusieurs bénéficiaires.
Comment se prennent les décisions en indivision ?
C'est le cœur du fonctionnement de l'indivision et la principale source de blocages. Les règles de décision varient selon la nature de l'acte à accomplir. Le Code civil distingue trois niveaux.
Les décisions que chaque indivisaire peut prendre seul
Un indivisaire peut prendre seul les mesures nécessaires à la conservation du bien, même en l'absence d'urgence. Par exemple : effectuer des travaux urgents de réparation, souscrire une assurance, ou interrompre une prescription. Ces actes protègent le patrimoine commun et ne nécessitent l'accord de personne.
Les décisions à la majorité des deux tiers
Les actes d'administration (gestion courante du bien) se prennent à la majorité des deux tiers des droits indivis.
Cela concerne notamment :
les travaux d'entretien et de gestion courante ;
la conclusion ou le renouvellement d'un bail d'habitation ;
la désignation d'un mandataire pour gérer l'indivision.
Attention : c'est la majorité des deux tiers des droits indivis, et non des héritiers. Un indivisaire qui détient plus de droits que les autres pèse davantage. Si l'un des quatre héritiers détient la moitié des droits, il lui suffit de convaincre un seul des trois autres pour atteindre la majorité des deux tiers. Cette décision doit être communiquée aux autres indivisaires sinon elle ne leur est pas opposable.
Les décisions nécessitant l'unanimité
Les actes de disposition (les décisions les plus graves) nécessitent en principe l'accord unanime de tous les indivisaires. C'est notamment le cas de la vente ou de la donation d'un bien immobilier indivis. C'est cette règle de l'unanimité qui bloque le plus fréquemment les successions : il suffit qu'un seul héritier refuse pour paralyser toute vente.
Les exceptions à la règle de l'unanimité
Heureusement, l'unanimité n'est pas toujours requise pour vendre. Plusieurs dérogations existent :
lorsqu'un indivisaire n'est pas en capacité de manifester sa volonté ;
lorsqu'un indivisaire met en péril l'intérêt commun ;
lorsque des indivisaires représentant au moins deux tiers des droits demandent au tribunal l'autorisation de vendre (procédure de l'article 815-5-1 du Code civil) ;
depuis la loi du 7 avril 2026, lorsque le tribunal autorise un indivisaire à conclure seul un acte de vente en cas d'urgence et d'intérêt commun (article 815-6).
Ce que change la réforme du 7 avril 2026
La loi n°2026-248 du 7 avril 2026, entrée en vigueur le 9 avril 2026, marque un tournant historique pour les indivisions bloquées. Son objectif : lever les obstacles structurels à la sortie de l'indivision et clôturer les successions bloquées depuis des années, certaines durant depuis 20, 30 ou 40 ans.
Les principales avancées sont :
La vente à la majorité des deux tiers facilitée : les indivisaires détenant au moins deux tiers des droits peuvent exprimer devant notaire leur intention de vendre. Le notaire signifie le projet aux autres indivisaires. En cas d'opposition, le tribunal peut autoriser la vente si elle ne porte pas une atteinte excessive aux droits des minoritaires.
La fin du blocage par le silence : un héritier qui ne répond pas dans un délai de trois mois après la signification du projet ne peut plus bloquer indéfiniment l'opération.
La vente par un indivisaire seul en cas d'urgence : consacrée à l'article 815-6 du Code civil, sur autorisation du président du tribunal.
Le renforcement des pouvoirs du juge dans le partage judiciaire, pour accélérer les procédures.
Il faut noter que certaines protections sont maintenues : la présence d'un héritier mineur ou d'un majeur protégé, ou un démembrement entre usufruit et nue-propriété, peuvent exclure ces procédures accélérées.
Quels sont les droits et obligations de chaque indivisaire ?
Chaque indivisaire dispose de droits mais assume aussi des obligations vis-à-vis de l'indivision.
Les droits de l'indivisaire
utiliser le bien indivis, à condition de respecter sa destination et de ne pas porter atteinte aux droits des autres ;
percevoir sa quote-part des revenus générés par le bien (loyers, fermages) ;
céder librement sa quote-part à un autre indivisaire ou à un tiers ;
demander le partage à tout moment : nul ne peut être contraint de rester dans l'indivision (article 815 du Code civil).
Les obligations de l'indivisaire
participer aux dépenses de conservation et de gestion du bien (taxes, charges, travaux, assurance), proportionnellement à sa quote-part ;
verser une indemnité d'occupation à l'indivision s'il occupe seul et privativement le bien indivis sauf décision contraire des autres indivisaires.
Qu'est-ce que la convention d'indivision ?
Si les héritiers souhaitent rester en indivision de façon organisée (par exemple pour conserver la maison familiale ou un bien locatif rentable) ils peuvent signer une convention d'indivision devant notaire.
Cette convention permet d'organiser sur mesure le fonctionnement de l'indivision : désignation d'un gérant, répartition des charges et des revenus, règles de décision. Elle peut être conclue pour une durée déterminée de cinq ans renouvelables, ou pour une durée indéterminée. C'est un outil précieux pour sécuriser la gestion et éviter les conflits.
Comment sort-on de l'indivision ?
L'indivision est par nature une situation transitoire, qui s'achève avec le partage. Nul ne peut être contraint d'y demeurer, chaque héritier peut demander le partage à tout moment.
Plusieurs voies de sortie existent :
le partage amiable : les héritiers s'accordent pour répartir les biens ou vendre, devant notaire ;
le rachat de parts (soulte) : un héritier rachète les quotes-parts des autres et devient seul propriétaire ;
la vente amiable du bien, avec répartition du prix selon les quotes-parts ;
la licitation : vente aux enchères du bien lorsque le partage en nature est impossible ;
le partage judiciaire : lorsque l'accord amiable est impossible, sur saisine du tribunal du lieu d'ouverture de la succession.
Combien de temps dure une indivision et combien coûte le partage ?
Il n'existe aucune durée maximale légale à l'indivision mais en pratique, elle dure en moyenne 3 à 5 ans en cas de partage amiable, et 4 à 7 ans en cas de partage judiciaire. Environ 30 % des successions restent en indivision plus de 5 ans.
Sur le plan financier, le partage donne lieu au droit de partage de 2,5 % de l'actif net partagé, prélevé par le notaire. Un partage amiable devant notaire coûte généralement entre 1 et 3 % de la valeur du patrimoine. Le partage judiciaire est sensiblement plus onéreux : s'y ajoutent les honoraires d'avocat, les frais d'expertise et les frais de commissaire de justice.
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