Que faire en cas d'abandon de chantier ?
- Joris Morer

- il y a 3 jours
- 7 min de lecture
L'entreprise ne vient plus. Les échafaudages sont là, le matériel a disparu, le téléphone ne répond plus. Votre maison est à moitié construite, vous avez déjà versé des acomptes importants et votre projet est à l'arrêt. Près de 8 % des chantiers de particuliers connaissent des difficultés liées à l'abandon ou à l'interruption prolongée des travaux.
L'abandon de chantier constitue une rupture fautive du contrat qui ouvre droit à indemnisation. Mais la réactivité est décisive : chaque semaine d'inaction fragilise votre dossier et aggrave votre préjudice.
Voici la méthode, étape par étape.
À partir de quand parle-t-on d'abandon de chantier ?
C'est la première question et le Code civil n'y répond malheureusement pas précisément. Les juges estiment que l'interruption du chantier doit être d'une durée anormalement longue.
En pratique, on considère que l'abandon existe au bout de 8 à 15 jours d'inactivité sur le chantier, sans qu'aucune explication crédible ni solution amiable n'ait été trouvée.
Ne confondez pas abandon et simple retard
La distinction est essentielle.
Un retard d'exécution (même important) n'est pas un abandon. L'abandon suppose une interruption injustifiée et prolongée, sans reprise annoncée. Selon la jurisprudence constante, l'abandon de chantier constitue une inexécution grave justifiant la résiliation aux torts exclusifs de l'entrepreneur et l'allocation de dommages et intérêts.
Les causes sont variées : difficultés financières de l'entreprise, surcharge de travail, litige commercial, défaillance d'un sous-traitant, ou procédure collective en cours.
Les réflexes immédiats : ce qu'il faut faire dès le premier jour
Cessez immédiatement tout paiement
Ne payez pas le solde ni aucune échéance dès le constat d'abandon. Continuer à payer un chantier arrêté affaiblit votre position et complique la récupération des fonds.
Sécurisez le site
Un chantier ouvert reste sous votre responsabilité. Prenez des photos datées de l'état d'avancement, et faites poser des clôtures si nécessaire pour éviter les dégradations, les vols ou les accidents.
Vérifiez si l'entreprise est en procédure collective
C'est un réflexe souvent oublié mais déterminant. Consultez le BODACC (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales) ou le registre du commerce et des sociétés, ou adressez-vous au greffe du tribunal de commerce. Si l'entreprise est en redressement ou en liquidation judiciaire, toute la stratégie change (voir plus bas).
Déclarez le sinistre à votre protection juridique
Si vous disposez d'une option protection juridique dans votre contrat multirisque habitation ou d'un contrat dédié, déclarez immédiatement le sinistre. Attention : les frais d'huissier et d'avocat engagés avant la déclaration et sans l'accord de l'assureur ne sont généralement pas pris en charge.
Étape 1 : La mise en demeure : l'étape incontournable
Sans mise en demeure, le maître d'ouvrage s'expose à un grief procédural : il pourrait lui être reproché de ne pas avoir laissé à l'entrepreneur la possibilité de s'exécuter. L'article 1226 du Code civil impose, sauf urgence, de laisser au débiteur une dernière possibilité d'exécuter ses obligations avant toute résolution du contrat.
La forme
Lettre recommandée avec accusé de réception, ou signification par commissaire de justice. Cette dernière est particulièrement utile si l'entrepreneur a déménagé ou fait obstruction.
Le contenu
Une mise en demeure mal formulée fragilise toute la procédure ultérieure. Elle doit :
rappeler les engagements contractuels (devis signé, marché, CCMI) et la date de livraison prévue ;
constater l'arrêt des travaux et sa durée ;
enjoindre expressément l'entrepreneur de reprendre le chantier ;
fixer un délai précis et raisonnable : généralement 8 à 15 jours ;
préciser expressément qu'à défaut d'exécution dans le délai imparti : le contrat sera résilié aux torts exclusifs de l'entreprise, les travaux pourront être confiés à une autre entreprise, et les surcoûts seront supportés par l'entreprise défaillante ;
annoncer qu'un constat d'abandon sera dressé par commissaire de justice.
Ces mentions ne sont pas de simples formules : elles sécurisent juridiquement la suite de la procédure et conditionnent l'indemnisation des surcoûts.
Cas particulier : entreprise en procédure collective
Si l'entreprise est en redressement ou liquidation judiciaire, la mise en demeure doit être adressée à l'administrateur ou au liquidateur judiciaire (coordonnées au greffe du tribunal de commerce). Il dispose d'un mois pour répondre. Passé ce délai, son silence vaut refus de poursuivre le chantier et le contrat est résilié de plein droit.
Étape 2 : Le constat de commissaire de justice : la preuve reine
Si l'entreprise ne répond pas, faites établir un procès-verbal de constat par un commissaire de justice (anciennement huissier). C'est la pièce maîtresse de votre dossier.
Le constat détaille :
les travaux exécutés par l'entreprise ;
ceux qui n'ont pas été réalisés ;
l'état d'avancement du chantier et l'absence éventuelle de matériel ;
les malfaçons éventuellement constatées.
Remettez au commissaire de justice le devis, le contrat et la preuve des acomptes versés. Ce procès-verbal permet de déterminer votre situation de créancier ou de débiteur envers l'entrepreneur, en fonction de l'avancement et des paiements effectués.
Un point stratégique
Le commissaire de justice convoque l'entrepreneur sur le chantier pour respecter le principe du contradictoire. S'il se présente, ses observations sont mentionnées. S'il ne vient pas, cette absence est constatée ce qui renforce encore la portée probatoire du document.
Selon la loi Béteille du 22 décembre 2010, le constat de commissaire de justice fait foi jusqu'à preuve du contraire. C'est une véritable photographie juridique du chantier.
Bonus non négligeable : l'annonce ou l'intervention d'un commissaire de justice suffit parfois à faire revenir l'entrepreneur, qui mesure alors la gravité de la situation.
Étape 3 : Le choix stratégique : contraindre ou remplacer ?
À l'expiration du délai de la mise en demeure, deux options s'offrent à vous. Ce choix conditionne toute la suite.
Option A : Contraindre l'artisan à terminer les travaux
Si votre objectif est que l'entreprise finisse le chantier, ne résiliez pas le contrat. Saisissez le juge des référés pour obtenir :
la condamnation de l'entreprise à achever les travaux sous astreinte : pénalité par jour de retard, souvent fixée à 100 ou 150 euros par jour, à compter de la notification de la décision ;
éventuellement une provision sur dommages et intérêts.
Option B : Faire achever les travaux par une autre entreprise
Si vous souhaitez confier l'achèvement à un tiers, vous devez d'abord résilier le contrat aux torts de l'entreprise défaillante, par lettre recommandée avec accusé de réception.
Deux voies :
La résolution unilatérale (article 1226 du Code civil) : si votre mise en demeure mentionnait expressément cette possibilité, vous pouvez résoudre le contrat par simple notification, sans passer par le juge. Attention : cela se fait « aux risques et périls » du maître d'ouvrage : l'entrepreneur pourra contester en justice, et il vous appartiendra alors de prouver la gravité de l'inexécution.
L'autorisation judiciaire (article 1222 du Code civil) : vous demandez au juge des référés l'autorisation de faire achever les travaux par une autre entreprise aux frais de l'entrepreneur défaillant, en sollicitant une provision correspondant au devis de la nouvelle entreprise.
Point crucial : attendez la décision du juge avant de confier les travaux à une autre entreprise, surtout si l'entreprise initiale est en procédure collective. Une reprise trop rapide, sans preuve contradictoire préalable, permettrait à l'artisan de contester le coût et la nécessité des reprises.
Étape 4 : L'achèvement par une nouvelle entreprise
Avant de confier les travaux :
obtenez au minimum trois devis pour l'achèvement ;
faites réaliser si nécessaire un diagnostic technique de l'existant ;
conservez toute la documentation pour justifier les surcoûts.
Il est normal que le coût de l'achèvement soit supérieur à ce qui restait à payer à l'entreprise défaillante : une entreprise qui reprend un chantier en cours travaille dans des conditions difficiles. Ce surcoût constitue un préjudice indemnisable.
Quelle indemnisation pouvez-vous obtenir ?
La résiliation aux torts exclusifs de l'entreprise permet de réclamer des dommages et intérêts sans avoir à indemniser l'entrepreneur.
Les postes indemnisables sont :
le remboursement des acomptes versés pour des travaux non réalisés ;
le surcoût d'achèvement : différence entre le prix prévu et le coût réel de finition par la nouvelle entreprise ;
le préjudice de jouissance : impossibilité d'habiter ou d'exploiter le bien pendant l'immobilisation ;
les frais de relogement ou de double loyer ;
les frais de constat, d'expertise et de procédure ;
les pénalités de retard contractuellement prévues.
Que faire si l'entreprise est en liquidation judiciaire ?
C'est la situation la plus délicate. Trois démarches s'imposent.
Déclarer votre créance au passif
Vous devez déclarer votre créance (acomptes versés, dommages et intérêts) auprès du mandataire judiciaire dans un délai strict de 2 mois à compter de la publication du jugement d'ouverture au BODACC. Passé ce délai, votre créance est éteinte.
Soyez lucide : les créanciers privilégiés (salariés, Trésor public, URSSAF) étant payés en priorité, votre créance chirographaire est rarement recouvrée intégralement. La déclaration reste néanmoins indispensable.
Mobiliser la garantie de livraison (CCMI)
Si vous avez conclu un contrat de construction de maison individuelle (CCMI), l'article L.231-6 du Code de la construction et de l'habitation impose une garantie de livraison soit une caution solidaire délivrée par un établissement agréé. Contactez immédiatement le garant : c'est votre meilleure protection, elle couvre l'achèvement des travaux au prix convenu.
Mobiliser l'assurance dommages-ouvrage
L'assurance dommages-ouvrage, obligatoire pour le maître d'ouvrage en construction neuve, peut jouer avant même la réception des travaux, pour couvrir des désordres de nature décennale lorsque, après mise en demeure infructueuse, le contrat a été résilié pour inexécution.
Quels sont les délais pour agir ?
Responsabilité contractuelle : 5 ans à compter de la connaissance du dommage (article 2224 du Code civil).
Déclaration de créance en procédure collective : 2 mois à compter de la publication au BODACC.
Garantie décennale : 10 ans à compter de la réception mais en cas d'abandon, il n'y a précisément pas de réception, ce qui rend la qualification juridique délicate.
Ces délais militent pour une réaction immédiate. Chaque semaine perdue fragilise la preuve et complique le recouvrement.
Comment prévenir l'abandon de chantier ?
Quelques précautions limitent considérablement le risque :
privilégiez un CCMI dès que possible : c'est le contrat le plus protecteur, avec garantie de livraison obligatoire ;
exigez systématiquement l'attestation d'assurance décennale et vérifiez sa validité auprès de l'assureur ;
vérifiez la santé financière de l'entreprise (bilans, ancienneté, avis) avant de signer ;
échelonnez les paiements selon l'avancement réel des travaux, jamais en avance ;
ne versez jamais un acompte disproportionné par rapport aux travaux exécutés.
Enfin, il sera également possible de déposer une plainte à l'encontre de l'entrepreneur ou même de le citer directement devant le Tribunal Correctionnel si le dossier est suffisament solide. Cela permettra de solliciter des dommages et intérêts si l'artisan est renvoyé devant le Tribunal correctionnel. Il n'y aura plus de difficultés concernant les éventuelles procédures collectives (notamment liquidation). Le Tribunal Correctionnel se concentrera sur la personne physique.
Votre chantier est abandonné à Toulouse ou partout en France ?
Entreprise qui ne répond plus, acomptes versés sans contrepartie, chantier ouvert et bien inhabitable, artisan en liquidation : la rapidité et la rigueur de la première mise en demeure conditionnent toute l'indemnisation. Valentine Rybak, juriste spécialisée en droit de la construction, et Maître Joris Morer, avocat au barreau de Toulouse, sécurisent la mise en demeure, engagent le référé et obtiennent l'autorisation de faire achever les travaux aux frais du défaillant.
Contactez le Cabinet Morer sans attendre : par téléphone au 06.23.36.88.03, par courriel à cabinet@morer-avocat.com ou via le formulaire de contact sur morer-avocat.com.

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